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Peut-on être trop gros pour courir ?

Par le Dr Hervé Auquier
7 décembre 2025 par
Peut-on être trop gros pour courir ?
Procoaching

L’obésité est depuis le milieu du siècle dernier devenu un problème de santé publique sérieux et en pleine expansion. L’OMS estime que près de 2 milliards d’humains de plus de 18 ans sont en surpoids et 650 millions sont obèses (chiffres de 2016). En 2017, aux Etats-Unis 70% des américains de plus de 20 ans sont obèses ou en surpoids. L’augmentation de l’obésité chez les enfants et adolescents américains ces 45 dernières années est inquiétante, passant de moins à 5% à plus de 15% chez les 6 à 11 ans et de mois de 5% à plus de 20% chez les 12 – 19 ans. ( Chiffres du National health examination survey).

Le surpoids et l’obésité sont apprécié par l’indice de masse corporelle (IMC) ou  le Body Mass Index (BMI) chez les anglo-saxons. Il s’agit du rapport entre le poids, exprimé en kilogrammes, et la taille au carré, exprimée en mètres carrés. Si la méthode ne renseigne pas sur la composition corporelle, elle reste une référence en santé publique. Ainsi un BMI situé en 18.5 et 25 kg/m² est considéré comme normal, le surpoids est défini par un BMI entre 25 et 30 et l’obésité comme un BMI > 30.

La mesure du périmètre abdominal a l’avantage de préciser le taux de masse grasse intra abdominal. Les études convergent vers le fait que le niveau de morbidité de l’obésité est directement proportionnel au périmètre abdominal plus qu’au BMI.


Pourquoi avons-nous évolué vers le gras ? 


Au regard de l’évolution humaine, le surpoids et l’obésité constituent une mal adaptation (« mismatch disease » pour reprendre les termes de Daniel Lieberman (1)) de notre organisme aux changements de l’environnement et de nos conditions de vie. Si, chez les chasseurs cueilleurs, l’accumulation de graisse (énergie) était capitale pour la survie lors de périodes de disette, de nos jours, il suffit d’ouvrir le frigo pour se servir ou commander en ligne de la nourriture parmi des choix et des stocks immenses sans devoir bouger le petit doigt. Or la génétique a évolué plus lentement que l’environnement, si bien que notre corps continue à stocker inutilement et massivement ce surplus d’énergie sous forme de graisse. Problème associé : La sédentarité de notre époque ! On continue à stocker, mais on dépense beaucoup moins de calories.

Une alimentation trop calorique est la cause principale de l’augmentation de l’obésité ces 100 dernières années. Il va de soi qu’un bilan calorique positif, c’est-à-dire consommer davantage de calorie (alimentation) que l’on en dépense (activité physique) va provoquer un stockage de cet excès de calories sous forme de graisse. Celle-ci va se déposer sous la peau mais aussi autour des organes au niveau de l’abdomen. C’est précisément cet excès de graisse abdominale qui est la cause de nombreuses pathologies comme les maladies cardio-vasculaires (infarctus, accident ischémique cérébral), l’hypertension artérielle, le diabète de type II, l’arthrose, certains cancers (endomètre, colon, sein), les apnées du sommeil, la maladie d’Alzheimer, des pathologies rénales et bien d’autres. Cette graisse abdominale est le siège de la synthèse de molécules pro-inflammatoires responsable de toutes ces pathologies secondaires. Soulignons cependant que certaines personnes obèses ne souffrent d’aucune de ces pathologies.

D’autres facteurs font pencher la balance vers le surpoids comme l’âge, le sexe, l’appartenance ethnique, le métabolisme que l’on pourrait placer sous le vocable générique de génétique et que l’on ne peut pas modifier. Par contre, la nutrition et l’activité physique sont des leviers intéressants pour combattre le surpoids et l’obésité.

 

Revue médicale suisse n°196 - 2009


Obésité, activité physique et espérance de vie


Beaucoup d’études montrent que les obèses actifs ont moins de pathologies induites et vivent plus longtemps que les obèses sédentaires(2). D’autre part, certaines études montrent que tous les obèses ne souffrent pas des pathologies  citées plus haut (3).

Une très large étude a été menée dès 1976 à l’université de Harvard (4). Elle a suivi plus de 100.000 infirmières en collectant les informations sur leurs habitudes de vie, niveau d’activité physique, poids, et espérance de vie. A poids comparable, les infirmières actives présentaient un taux de mortalité de 50% inférieur aux infirmières sédentaires. A taux d’activité comparable, les infirmières obèses présentaient un taux de mortalité 90% plus élevé que celui des infirmière de poids « normal ». Les infirmières de poids normal et actives avaient un taux de mortalité 2.4 x moindre que leur collègues obèses et sédentaires. Si l’inactivité est un risque important de mort prématurée, l’obésité constitue un risque majeur.


L'activité physique fait-elle maigrir ?


Le sujet a longtemps divisé les experts. Certains argumentent que l’activité physique va effectivement permettre de consommer des calories mais la sensation de faim qui s’en suit risque de provoquer un apport de calories excédant la perte. Ainsi une marche de 3 km dépense 100 calories et un coca-cola (33cl) en apporte 140 !

Marcher 3 km par jour pendant un an permet de perdre à peine plus de deux  kilos. C’est peu et c’est lent. La personne en surpoids ou obèse qui désire perdre du poids espère avoir des résultats plus rapides et plus importants. Rien de plus rapide, donc qu’un régime.

L’activité physique fait maigrir, certes beaucoup plus faiblement et plus lentement qu’une diète, mais il a été largement démontré que l’activité physique prévient la reprise de poids après un régime (5).

Une étude a été menée à la police de Boston (6). 160 officiers en surpoids ont été soumis à un régime hypocalorique pendant deux mois. Certains ont été soumis à des activités physiques d’autre pas.  Dans les deux groupes les officiers ont perdu entre 7 et 13 kg. La perte de poids a été un peu plus marquée dans le groupe soumis à une activité physique. Après le régime, les officiers qui ont continué l’activité physique ont maintenu le poids acquis, tandis que tous les autres ont repris le même poids qu’au départ .

L’endurance semble le moyen de perdre plus de poids. Il semble que c’est l’accumulation d’activité d’endurance qui fera la perte de poids. L’intensité élevée consommera davantage de calories. Mais ce type d’activité risque d’être beaucoup moins confortable et rencontrera moins d’adhérence des patients.

Une étude randomisée contrôlée (7) a comparé la perte de poids de patients obèses soumis soit à des exercices de musculation, soit à 20 km de course à pied par semaine. Les premiers ont perdu peu de graisse alors que les seconds ont montré une perte conséquente de poids, notamment de graisse abdominale.

Il ne faut certiainement pas en conclure qu’un patient obèse que l’on remet à l’activité physique ne nécessite pas d’exercices de renforcement musculaire. L’obésité est souvent accompagné d’une perte de masse musculaire (sarcopénie) qui aura des conséquences sur la mobilité et les capacités physique de l’individu.


L'obésité est-elle un facteur de risque de blessure en course à pied ?


Il est donc évident qu’il faut proposer de l’activité physique aux personnes obèses et en surpoids. Cependant, on entend dire très souvent qu’il faut éviter des activités avec chocs répétés et favoriser des sports portés comme le vélo et la natation de peur de charger et abîmer les structures ostéo-articulaires ?

La course à pied est-elle vraiment néfaste aux obèses et sédentaires ?

L’obésité est souvent associée à la sédentarité(13), elle-même associée à une plus faible densité osseuse et à une force et une puissance musculaire plus faibles impliquant une moins bonne adaptation à la charge ostéo-articulaire (14).

De plus, il est reconnu que la graisse abdominale est le siège de production de molécules vectrices d’inflammations (cytokines et autres). Les articulations et tendons des patients obèses et en surpoids sont donc plus soumis à l’inflammation. La charge seule n’explique donc pas les lésions articulaires plus fréquentes chez les obèses. On retrouve par exemple plus d’arthrose des mains chez les obèses que chez les sujet de poids normal. Or ces sujets ne marchent pas sur les mains !

Dans une revue systématique de 2020, Van Poppel et al.(8), retiennent 6 études qui analysent la relation entre le BMI et le taux de blessures en course à pied. Les résultats sont divergents. Deux études ne montrent pas d’association, une étude montre qu’un BMI élevé est un facteur de risque de blessure, une autre qu’un BMI élevé n’est un risque que chez les femmes. Chez les hommes une étude ne montre pas d’association, une autre montre une augmentation du risque de blessure et une autre, enfin, a même montré un effet protecteur du surpoids (BMI>26kg/m²). A la lumière de cette revue systématique il est donc difficile de conclure que le surpoids ou l’obésité constituent des facteurs de risque de blessure.

Cependant, une série d’études, qui concernent uniquement des débutants obèses ou en surpoids, montre une association entre surpoids et risque de blessures.

Ainsi, Buist & al. (9) ont montré un risque de blessure augmenté de 31.8% chez les coureurs novices dont le BMI est > 25 kg/m² par rapport aux coureurs avec un BMI  < 25 kg/m² lors de la préparation d’une course de 4.1 miles. La blessure étant considérée à l’époque (2011) comme une douleur des membres inférieure impactant la pratique de la course à pied. Le volume de course étant auto-rapporté par les concurrents et pratiquement équivalents dans les deux groupes en terme de temps de course.

Dans une étude prospective de 10 semaines Nielsen & al (10) le BMI moyen des coureurs novices non blessé est de 24.8 + 3.6 tandis que le BMI moyen des coureurs novices blessés est de 27.6 + 4.5. Cette étude, sur 60 coureurs novices, rapporte également que le taux de blessure est plus élevé chez les participants qui ont montré une augmentation de volume hebdomadaire plus importante 31.6 6 3.1% (calcul du volume de la semaine précédant l’apparition de la blessure par rapport au volume des semaines précédentes) par rapport aux non blessés : 22.1 6 2.1%.  Les deux variables (augmentation du volume et BMI) se confondant, il est difficile d’incriminer seul le surpoids. Le volume de course à pied a été mesuré par technologie GPS dans cette étude.

Nielsen & al. (11) confirment cette tendance chez des coureurs novices suivis pendant un an. Le taux de blessure est plus élevé dans les groupes d’âge de 45 à 65 ans, chez les coureurs au BMI > 30kg/m² et chez les coureurs ayant déjà eu une blessure au niveau des membres inférieurs. Dans cette étude, tous les participants se sont vus imposer le même type de chaussures.

Bertelsen & al. (12) nous éclairent sur la façon de courir des débutants obèses et en surpoids. Ils ont comparé l’approche de la course à pied chez des débutants obèses, en surpoids et de poids « normal ». Laissés sans programme pré établi ni recommandation particulière, l’étude a révélé que tous les participants avaient grosso modo les mêmes habitudes de distances parcourues et de fréquence de sorties par semaine. Seule la vitesse de course différait entre les groupes. Les coureurs en surpoids couraient  0.5 km/h plus lentement que les coureurs de poids « normal » et les obèses 1.7 km/h plus lentement. Se faisant, les coureurs plus lourds font de plus petits pas.. A distance comparable, le nombre total de pas chez les coureurs en surpoids et obèses est donc plus important.  Cependant, on sait que la force d’impact dans les articulations augmente avec la vitesse de course.  Or, nous l’avons vu plus haut, les débutants plus lourds font plus de pathologies que les débutants plus légers. La faible vitesse ne semble donc pas compenser le nombre de pas plus importants.

C’est manifestement un excès de distance de course qui est péjoratif chez les débutants. Une stratégie de prévention seraient donc une limitation de la longueur des sorties. C’est d’ailleurs ce que semble monter l’étude de Malissoux et al. (15) Ils ont analysé le taux de blessure chez 517 coureurs récréatifs et analysant  l’effet du surpoids et des antécédents de blessure sur l’occurrence de blessure en fonction du volume de course à pied. En d’autre terme ils ont analysé l’effet d’une variable (poids et antécédents de blessure) sur une autre, le volume de course. Ils se sont aperçus que les coureurs obèses qui couraient moins de 2h par semaine et moins de deux sorties par semaine avaient moins de risque blessures que les coureurs avec un BMI faible (<25) avec un faible volume de course (<2h). A priori contre intuitif, l’explication des auteurs est que probablement les coureurs avec un faible BMI accumulent plus de kilomètres par session comparé aux coureurs à haut BMI. Ceux-ci, pour un même kilométrage hebdomadaire étalent le volume sur de petites sessions plus fréquentes.

Une autre étude chez les coureurs réguliers, menée par Van Ghent & Al, une diminution du risque de blessure en course à pied chez des coureurs avec un BMI supérieur à 26 kg/m². (16)

Cette probabilité de blessure plus faible chez le coureur régulier en surpoids est à mettre sur le compte d’une meilleure gestion du stress mécanique, à savoir une meilleure répartition des phases de courses et de récupération et une technique de course plus sécurisante.

Une fois de plus c’est bien la quantification de la charge qui importe et la capacité de l’organisme à réagir à cette charge. C’est ce que l’on appelle la quantification du stress mécanique.

 


Le coureur en surpoids a-t-il besoin de chaussures amortissantes ?


La réponse est négative. Richard & al (17). ont montré qu’il n’y a pas d’évidence que des chaussures amortissantes diminuent le taux de blessure chez les coureurs obèses ou en surpoids. Au contraire, on sait que la chaussure et notamment son poids ont une influence sur la mécanique de course. Une chaussure plus amortissante est souvent plus lourde et plus rigide et induit une foulée généralement plus grande qui à son tour augmentera la charge dans les articulations.


Conclusions


Le surpoids est endémique dans nos sociétés occidentales.

Il est la cause de plusieurs pathologies de société (Hypertension artérielle, diabète de type II, hypercholestérolémie, cancers,…)

L’activité physique fait peu maigrir mais diminue l’occurrence des pathologies connexes.

Le surpoids n’est pas un prérequis à la pratique de la course à pied.

Le coureur obèse ou en surpoids débutant se blesse davantage que le débutant de poids de forme.

L’obésité s’accompagne d’une forme de déconditionnement (perte de force musculaire, perte de densité osseuse, niveau inflammatoire général).

La stratégie de prévention de blessure chez l’obèse débutant est de faire des sorties courtes mais plus fréquentes. 

La quantification du stress mécanique reste le maître mot de la prévention. L'adaptation à la charge du débutant en surpoids ou obèse est plus lente vu son déconditionnement général (osseux, musculaire,...).

La musculation est un appoint nécessaire chez le coureur en surpoids ou obèse.


Bibliographie


  • 1. Lieberman D.E. Exercised Vintage book 2020.
  • 2. Barry VW & al 2014 Fitness vs fatness on all causes mortality. A meta-analysis.?Progress in cardiovascular disease 56:382-90
  • 3. Lavie CJ & al 2015. Healthy obese versus unhealthy lean : The obesity paradox Nature reviews endocrinology 11:55-62
  • 4. Hu & al. Adiposity as compared with physical activity in predicting mortality among women. New England journal of medicine 351:2694-703.
  • 5. Donnelly JE & Al 2002Appropriate physical activity intervention strategies for weight loss and prevention of weight regain for adults. Medicine and science in sports and exercise 41:459-71 
  • 6. Pavlou & al (1989) Exercise as an adjunct to weight loss and maintenance in mpderetly obese subjects. American journal of clinical nutrition 49:115-23.
  • 7. Slentz & al. Effects on aerobic vs. resistance training on visceral and liver fat stores, liver enzymes,, and insulin resistance by HOMA in overweight adults. American journal of physiology, endocrinology and metabolism301:E1033-E1039
  • 8. van Poppel D, van der Worp M, Slabbekoorn A, van den Heuvel SSP, van Middelkoop M, Koes BW, Verhagen AP, Scholten-Peeters GGM. Risk factors for overuse injuries in short- and long-distance running: A systematic review. J Sport Health Sci. 2021 Jan;10(1):14-28. doi: 10.1016/j.jshs.2020.06.006. Epub 2020 Jun 12. PMID: 32535271; PMCID: PMC7856562.
  • 9. Buist I, Bredeweg SW. Higher risk of injury in overweight novice runners. Br J Sports Med. 2011;45:338. 
  • 10. Nielsen RO, Cederholm P,Buist I, Sorensen H, Lind M, RasmussenS. Can GPS be used to detect deleterious progression in training volume among runners? [Published online on September 17, 2012]. J Strength Cond Res.
  • 11. Nielsen RO, Buist I, Parner ET, Nohr EA, Sørensen H, Lind M, Rasmussen S. Predictors of Running-Related Injuries Among 930 Novice Runners: A 1-Year Prospective Follow-up Study. Orthop J Sports Med. 2013 May 2;1(1):2325967113487316. doi: 10.1177/2325967113487316. PMID: 26535228; PMCID: PMC4555503.
  • 12. Bertelsen ML, Hansen M, Rasmussen S, Nielsen RO. How Do Novice Runners With Different Body Mass Indexes Begin a Self-chosen Running Regime? J Orthop Sports Phys Ther. 2018 Nov;48(11):873-877. doi: 10.2519/jospt.2018.8169. Epub 2018 Jun 22. PMID: 29932876.
  • 13. Martínez-González MA, Varo JJ, Santos JL, et al. Prevalence of physical activity during leisure time in the European Union. Med Sci Sports Exerc. 2001;33:1142-1146. https://doi. org/10.1097/00005768-200107000-00011
  • 14. Booth FW, Laye MJ, Roberts MD. Lifetime sedentary living accelerates some aspects of secondary aging. J Appl Physiol (1985). 2011;111:1497-1504. https:// doi.org/10.1152/japplphysiol.00420.2011
  • 15. Malisoux L, Nielsen RO, Urhausen A, Theisen D. A step towards understanding the mechanisms of running-related injuries. J Sci Med Sport. 2015 Sep;18(5):523-8. doi: 10.1016/j.jsams.2014.07.014. Epub 2014 Aug 12. PMID: 25174773
  • 16. van Gent RN, Siem D, van Middelkoop M, van Os AG, Vierma-Zein stra SM, Koes BW. Incidence and determinants of lower extremity running injuries in long distance runners: a systematic review. Br J Sports Med. 2007;41(8):469-480
  • 17. RichardsCE,MaginPJ,CallisterR.Is your prescription of distance running shoes evidence-based? Br J Sports Med. 2009;43(3):159-162.


Copyright Dr Hervé Auquier   2025

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Procoaching 7 décembre 2025
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